D'Amsterdam à Leipzig, Bach toujours... Après avoir assuré la direction de l'Orchestre du Concertgebouw d'Amsterdam (1988-2004),
Riccardo Chailly, quinquagénaire hyperactif et réfléchi, a pris la direction en 2005 de l'Orchestre du Gewandhaus de Leipzig, fondé en 1743 que dirigea avant lui, Felix Mendelssohn (1835-1848).
A Amsterdam, le chef italien relit les oeuvres de Bach (dont la Saint-Matthieu justement en 1999) et les aborde comme Mengelberg, directeur musical du Concertgebouw amsterdamois jusqu'en 1945, avec une érudition déjà vivante, d'autant qu'il dispose d'une formation familière aux oeuvres de Bach. A Leipzig, il s'agit d'une poursuite mais avec une toute autre tradition. Le Concertgebouw de Leipzig est d'autant plus familier de Bach lui aussi que Mendelssohn y a redécouvert les Passions et les Cantates... Pour autant, Chailly ne concurrence pas directement les versions sur instruments d'époque de Herrewghe, Bruggen, Harnoncourt, Suzuki, Gardiner... En 2009, Chailly aborde la Saint-Matthieu dans une lecture rapide, qui tient sur 2 cd en place des 3 habituels.
Cet enregistrement est donc un jalon dans la compréhension que Chailly a de Bach: il nous en offre une vision palpitante et vivante, lui qui termine une orchestration inédite des Variations Goldberg!
Dès l'ouverture, ample arche initiale, Chailly mène ses troupes sur un rythme allant presque dansant. On imagine ainsi, à la tête du Gewandhaus de Leipzig, ce que Mendelssohn, son prédécesseur et fondateur de l'orchestre allemand a pu réaliser quand au XIXè, il reconstituait la Passion de son modèle Bach, avec un sens décuplé des timbres: ce que tend à défendre ici
Riccardo Chailly (avec surtout l'absence de vibrato). Direction vive et affûtée, nerveuse et dramatique, le chef écarte tout lourdeur grandiloquente et tire profit de l'allègement de l'orchestre, plus prévisible dans le répertoire romantique: fabuleux cette précision et cette clarté assumée par tous les pupitres (hautbois d'amour, violes de gambe: il est vrai que les musiciens jouent régulièrement chaque dimanche à Leipzig une cantate de Bach): chaque instrument prend un relief et des nuances détaillés que la prise de son renforce, c'est aussi déjà un réel bonheur d'entendre la fusion des instruments à la sonorité affinée avec le choeur de garçons (
Tölzer knabenchor) qui développe un angélisme tendre dès le départ. Option pertinente et stylistiquement légitime, car Bach eut la charge du même choeur à son époque (précisément du Thomanerchor Leipzig).
Johannes Chum incarne un évangéliste fluide et sans aspérités (avec cependant des aigus parfois détimbrés): mais le legato assure une belle performance d'ensemble. Les sopranos sont sans défauts, et l'alto
Marie-Claude Chapuis suit la recherche d'élégance, de simplicité et de précision du chef: chacun de ses airs sont exemplaires. Le vibrato et les ports de voix de
Thomas Quasthoff semblent souvent hors de propos, un rien maniéristes dans une fresque qui recherche avant tout la clarté et la finesse.
Tout avance, renforcé par des couleurs vives et une direction fine, souvent admirablement contrastée (le duo angélique céleste soprano/alto et la véhémence terrifiante de la turba simultanée, plage 27: "
So ist mein Jesus nun gefangen"): cette Passion captée sur le vif confirme peu à peu ses arguments. Et les airs pour basse et alto (les deux voix graves) étant les plus beaux et les plus déchirants, très honnêtement restitués, accréditent davantage la vision de Chailly: les palmes de la diction simple et mordante reviennent à l'excellente
Marie-Claude Chappuis qui se bonifie décidément en cours de performance. On ne saurait trop recommander sa science du texte, partie indiquée en rouge sur le manuscrit originel; Bach était donc très vigilant quant à l'articulation de son livret: "
Erbarme dich, mein Gott" dans la partie II avec son double, le violon solo, est magistral d'évidence et d'intensité; préambule à l'assise articulée de l'air central et le plus long qui suit -7mn-:
"Können Tränen meiner Wangen"... que dire encore de son dernier air avec 2 hautbois obligés: "
Sehet, Jesus hat die hand": l'implication du verbe, parfaitement projetée est là encore stupéfiante. La sûreté fervente de la cantatrice est assurément le pilier de cette lecture live des 2 et 3 avril 2009! Un must qui accrédite la pertinence du Bach version Chailly à Leipzig, mais sur instruments modernes.
Jean-Sébastien Bach: Passion selon Saint-Matthieu BWV 244. Johannes Chum (l'Evangéliste), Hanno Müller-Brachmann (Jesus), Christina Landshamer, soprano. Marie-Claude Chappuis, alto. Maximilien Schmitt (ténor), Thomas Quasthoff, basse. Klaus Häger, basse. Thomanerchor Leipzig, Tölzer Knabenchor, Gewandhausorchester Leipzig. Riccardo Chailly, direction.